dimanche 13 janvier 2019

Borges, Jorge Luis (1899, Buenos Aires-1986 Genève).




Jorge Luis Borges, poète, écrivain, essayistené le 24 août 1899 à Buenos Aires et mort à Genève le 14 juin 1986.



“La lluvia”
de Jorge Luis Borges

Bruscamente la tarde se ha aclarado 
Porque ya cae la lluvia minuciosa. 
Cae o cayó. La lluvia es una cosa 
Que sin duda sucede en el pasado. 

Quien la oye caer ha recobrado 
El tiempo en que la suerte venturosa 
Le reveló una flor llamada rosa 
Y el curioso color del colorado. 

Esta lluvia que ciega los cristales 
Alegrará en perdidos arrabales 
Las negras uvas de una parra en cierto 

Patio que ya no existe. La mojada 
Tarde me trae la voz, la voz deseada, 
De mi padre que vuelve y que no ha muerto.

La pluie
Brusquement le soir s’est éclairci
Car déjà tombe la pluie minutieuse.
Elle tombe ou est tombée. La pluie est une chose
Qui sans doute arrive dans le passé.

Celui qui l’entend tomber a retrouvé
Le temps qui dans l’heureuse chance
Lui révéla une fleur appelée rose
Et la curieuse couleur du coloris.

Cette pluie qui aveugle les vitres
Réjouira dans les faubourgs perdus
Les vignes noires d’une treille d’un certain

Patio qui n’existe plus. Le soir mouillé
M’apporte la voix, la voix désirée,
De mon père qui revient et qui n’est pas mort.
(traduction Jeanne Marie)



"Los justos"
de Jorge Luis Borges

Un hombre que cultiva su jardín, como quería Voltaire.
El que agradece que en la tierra haya música.
El que descubre con placer una etimología.
Dos empleados que en un café del Sur juegan un silencioso ajedrez.
El ceramista que premedita un color y una forma.
El tipógrafo que compone bien esta página, que tal vez no le agrada.
Una mujer y un hombre que leen los tercetos finales de cierto canto.
El que acaricia a un animal dormido.
El que justifica o quiere justificar un mal que le han hecho.
El que agradece que en la tierra haya Stevenson.
El que prefiere que los otros tengan razón.
Esas personas, que se ignoran, están salvando el mundo.
(La cifra, 1981)

Les justes
Un homme qui cultive son jardin, comme voulait Voltaire.
Celui qui remercie qu’il y ait de la musique sur terre.
Celui qui découvre avec plaisir une étymologie.
Deux employés qui dans un café du Sud jouent en silence aux échecs.
Le céramiste qui imagine une couleur et une forme.
Le typographe qui compose bien cette page, qui peut-être ne lui plaît pas.
Une femme et un homme qui lisent les tercets de fin d’un certain chant.
Celui qui caresse un animal endormi.
Celui qui justifie ou veut justifier le mal qu’on lui a fait.
Celui qui remercie qu’il y ait eu Stevenson sur terre.
Celui qui préfère que les autres aient raison.
Ces personnes, qui s’ignorent, sauvent le monde.
(Jorge Luis Borges, La cifra, 1981, trad. Jeanne Marie)